Masochisme

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Quand je lui demandai l’origine de son étrange prénom, elle me répondit : «C’est une fleur vénéneuse. On peut dire qu’au moins une fois dans leur vie, mes parents ont vu juste.»

Elle avait neuf ans lorsqu’elle rencontra la mort, dans toute sa tragique nudité. Ce fut pour elle une sorte d’épiphanie, car l’horreur qu’elle ressentit à ce moment était mêlée d’une curiosité obscure, troublante. Clivia était ce jour-là assise sur la banquette arrière quand la voiture familiale passa tout près d’un cerf qui gisait, inerte sur la voie de service de la route, les yeux noirs comme le néant. À la vue de l’animal qui semblait assoupi sur l’asphalte, elle ressentit une douleur sourde au cœur, comme si on l’eut frappée à la poitrine, ainsi qu’une excitation qui lui fit confusément comprendre que son enfance venait de s’achever, qu’elle entrait dans un monde étrange et hostile qui n’avait à offrir pour seule consolation que la perspective de l’extinction définitive, ce sommeil fascinant qu’elle avait entrevu dans l’œil de l’animal.

Quelques années plus tard, Clivia se souvint du cadavre du cerf lorsque Hubert, son petit ami du moment, prit sa virginité à la hâte, sans imagination ni délicatesse. « C’est sûrement ce que le cerf a dû ressentir, au dernier moment » se dit-elle, plongée dans un état d’engourdissement, comme séparée de son corps. À peine deux jours après, ce salaud l’envoya paître en la traitant publiquement de « salope » et de « putain ». Ses camarades de classe s’empressèrent évidemment de répandre la rumeur, même si manifestement ces deux qualificatifs ne correspondaient guère à sa personnalité.

Ce n’est qu’à vingt-cinq ans qu’un certain Samuel lui fit découvrir les plaisirs vif et acidulés du tailladage érotique, qui mêlent sang, sueur, sperme et orgasmes lancinants. Elle finit par l’épouser pour son intelligence affutée, sa « tendresse dans les moments les plus tranchants » et surtout ses yeux de cerf, noirs comme le néant — les yeux d’un compagnon de route vers l’abîme.

— Je suis désolée, Monsieur Lheureux est en réunion. Si vous souhaitez laisser un message, je peux vous connecter à sa boîte vocale.

Au son de sa voix, la réceptionniste semblait jeune et sexy et Marie se demanda s’il l’avait baisée et si oui, par quel orifice. «Je me demande si elle a aimé et s’il lui a fait mal comme à moi, si elle le désire autant que je le désire… » se dit-elle. Surtout, elle se demanda pourquoi ça la dérangeait à ce point.

— Madame?

«Madame toi-même, petite garce!» se dit-elle, sans lui répondre. «Tu crois peut-être que je suis vieille et rabougrie parce qu’il a limé tes trous plus récemment que les miens, hein, poufiasse. »

— Vous voulez que je vous connecte?

La dernière fois qu’il y avait eu connexion entre Marie et lui, c’était dans l’escalier de secours de la tour phallique où se trouvait son bureau. Elle l’avait laissé déchirer ses collants et s’enfoncer dans le premier trou contre lequel sa queue avait buté, elle l’avait laissé tripoter ses seins et arracher deux boutons de sa blouse qu’elle portait à sa demande, parce que la pointe de ses seins perçait la soie de la même façon qu’il transperçait ses inhibitions, jusqu’à ce qu’elle le laisse faire tout ce qu’il voulait, jusqu’à ce qu’elle le laisse la pousser contre l’horrible rampe de métal de l’escalier, jusqu’à ce qu’elle se penche dans cette cage d’escalier de béton aussi froide et dure que son cœur. Il l’a baisée et rebaisée sans même daigner enfiler le préservatif qu’elle lui tendait, jusqu’à ce que son cul soit barbouillé de foutre et ses joues baignées de larmes, jusqu’à ce qu’elle ressente dans ses entrailles la brûlure de sa passion — ou plus prosaïquement, du soulagement de ses couilles.

— Je vous envoie tout de suite à sa boîte vocale.

La réceptionniste semblait trop heureuse de se débarrasser de Marie et de son silence qu’elle prenait peut-être pour de l’agressivité ou encore de la débilité légère.

— Vous avez joint le bureau de Patrick Lheureux. Je ne peux vous répondre en ce moment. S’il vous plait, laissez-moi un message.

Ce «s’il vous plait» semblait si étrange à Marie. Il était aussi incongru que tous les «merci» et les «je t’aime» qu’elle ne l’avait jamais entendu prononcer. Parce que ce qui lui plaisait à elle n’avait aucune importance. La seule chose qui importait, c’est qu’elle soit nue, à genoux devant lui, quémandant sa queue ou son attention. L’attention de sa queue. De sa queue en tension.

Le signal de la boîte vocale se fit entendre, Marie prit une grande respiration et plongea au plus profond de sa déchéance.

— C’est moi, Marie…

Elle entendit ce manque, cette urgence dans sa propre voix qui lui serrait la gorge et  brûlait son visage.

— Je veux…

«C’est toi que je veux» pensa-t-elle.

— … enfin, je voulais…

«… que tu me fasses tout ce que tu as envie de me faire… » ajouta-t-elle mentalement.

— … te dire que…

« …que je ne ressens rien lorsque tu n’es pas là pour me toucher et que je n’ai le sentiment d’être en vie que lorsque tu consens à abuser de moi.»

— … que je suis seule pour les prochains jours…

« … tu pourrais donc me baiser comme la première fois, lorsque tu m’as fait m’allonger nue sur le lit conjugal, ne portant que mon jonc de mariage et que je me suis doigtée comme une malade, jusqu’à en perdre la tête, sous ton regard amusé. Tu m’as ensuite attachée et prise plus fort et plus intensément que mon mari ne l’a jamais fait, pas parce que tu m’aimais, même pas parce que tu me désirais, mais seulement parce que tu savais que j’allais m’en souvenir dorénavant chaque fois qu’il allait me pénétrer tendrement sur ce lit où nous avons conçu nos enfants et où je l’ai trahi.»

— … alors si tu as envie de venir à la maison pour dîner…

«… je te servirai dans le minuscule uniforme de soubrette en latex que tu m’as acheté parce que tu savais qu’il n’arriverait pas à contenir mes seins et que j’aurais l’air d’une parfaite salope, aussi parce que tu savais que j’allais la porter quand même uniquement parce que tu me le demandais. Je m’agenouillerai sous la table pendant que du mastiqueras ton rumsteck, je te sucerai la queue et te lécherai délicatement les couilles en laissant un filet de bave couler à la commissure de mes lèvres, un pouce bien enfoncé dans mon cul et l’autre dans ma chatte, comme tu me l’as enseigné et comme tu l’as sûrement appris à toutes les stupides pétasses que tu sautes. »

— … appelle-moi…

«Appelle-moi salope, pute, chienne, charrue, grognasse. Traite-moi de tous ces noms qui m’humilient et m’excitent tant. Dis-moi ces mots je ne tolérais pas avant de te rencontrer. Crache-moi ces mots qui m’ont dépouillé de la personne que je croyais être et qui m’ont laissé avec celle que je croyais que tu désirais. Si tu ne le fais pas, je me les ferai graver dans la chair, je les ferai tatouer sur la peau de mes fesses, pour que tous ceux qui après toi m’enculeront sachent à qui ils ont affaire. »

— … sur mon cellulaire…

«Celui que tu m’as fait acheter. Celui dont mon mari ignore l’existence. Celui que tu as glissé dans un condom et enfoncé dans mon con quand j’étais attachée et sans défense — même si je suis toujours sans défense avec toi, attachée ou non. Celui que tu as fait vibrer en rigolant, pour m’apprendre ce que voulait dire l’expression phone sex. Celui que j’utiliser en ce moment pour m’offrir à toi parce que tu es maintenant la seule voie qu’il me reste vers moi-même. »

Marie raccrocha, mais ne mit pas fin à la connexion. Elle était liée à lui par un besoin bien plus fort que sa volonté. Assise sur son lit, attendant son appel, attendant qu’il daigne lui dire quand et comment il allait abuser de son corps et de son esprit, elle se mit à pleurer. Des larmes amères coulèrent sur ses joues, causées non pas par la trahison et l’humiliation ou la brûlure de cette laisse invisible qui la liait toujours à lui, mais parce qu’elle redoutait que le jour où il lâcherait cette laisse soit finalement arrivé et qu’en traînant sur le sol derrière elle, cette laisse finisse par s’emmêler, qu’elle s’y empêtre et en meurt étranglée.

 

Elle était encore plus folle que moi, ce qui, vous l’avouerez, n’est pas peu dire.

Elle buvait et buvait et buvait, si bien qu’elle finissait toujours par s’écrouler dans un coma éthylique, sur le plancher ou dans les bras du premier venu. Dans ses robes longues, si décolletées que ses seins en étaient presque nus, elle faisait tourner toutes les têtes, la mienne peut-être encore plus que celle des autres. Habillée en diva, elle baisait des intellos, des skinheads, des banlieusards, des motards, des pimps, dans les toilettes des clubs branchés qu’elle fréquentait. Parfois dans la ruelle attenante, penchée sur une poubelle. Elle était fureur et destruction, elle était force et pouvoir, elle était le paratonnerre des désirs qu’elle accueillait dans sa chair comme des stigmates.

Moi, je buvais avec elle, je l’accompagnais dans son délire. Je courais avec elle dans la nuit, observant le chaos de son existence, sans jamais poser mes lèvres sur sa peau. Elle n’aimait pas les femmes: trop douces, trop tendres. «Je ne jouis que dans la convulsion», disait-elle chaque fois que je tentais de la toucher. «Seuls des bras noueux, une joue râpeuse et une queue bien raide peuvent me faire sortir de moi-même». Elle m’appelait «Anne, ma sœur Anne» et je la voyais toujours venir.

Parfois, quand nous étions seules dans sa chambre, elle se déshabillait. Elle disait: «Je fais ma danse des neuf lanières.» Avec son martinet, elle parcourait doucement son corps d’arabesques compliquées. Ces soirs-là elle peignait ses seins, ses ongles et ses lèvres de teintes sanglantes ou noires ou dorées, elle gardait des escarpins aux talons hauts et pointus, elle faisait hurler Nine Inch Nails:

My blood wants to say hello to you
My feelings want to get inside of you
My soul is so afraid to realize
How very little there is left of me

Lentement sa peau entrait en érection, ses mamelons se dressaient sous le fard, son clitoris pointait de sa fente rasée. Alors, elle se pénétrait avec le manche, et se branlait sauvagement dans un grand cri de ménade.

Un jour, je l’ai embrassée à la place du fouet, la douceur de mes lèvres effaçant la brutalité du membre de cuir noir. Elle me regarda, les yeux baignés de larmes, et me dit: «Si tu m’aimes, ne fais plus cela».

Son gros chat la regardait en silence, et moi aussi.