Rêve

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J’ai rêvé qu’il y avait un rhinocéros dans mon sous-sol.

Pour une raison qui m’échappe, j’avais la conviction d’avoir été une vilaine fille, qu’il fallait que je sois punie et que je devais descendre là-bas – même si je ne voulais pas y aller, car je savais confusément qu’il allait se passer là-dessous des choses terribles. Sous le tapis de ma chambre, il y avait une trappe. L’escalier était presque trop étroit, même pour moi qui suis si menue;  comment un rhinocéros avait bien pu s’y faufiler ?

La cave était humide et l’air étouffant. J’avançai à tâtons en longeant le mur de pierre couvert de mousse. Après une dizaine de pas, je l’aperçus dans la pénombre. Il était énorme, gigantesque. Sa corne avait l’air affutée comme l’acier, mais en fait elle était douce au toucher, comme du velours. Je la caressai; elle était tiède et dégageait une odeur de musc et de jasmin. Elle avait une consistance qui n’avait rien à voir avec l’os; on aurait dit plutôt un membre humain, avec des muscles et des tendons. Forte et tendre à la fois.

rhinoceros

La suite du rêve est confuse. J’étais couchée dans la paille, sur le dos. Il a d’abord mis sa langue sur mon ventre, une langue baveuse et aussi douce que sa corne et qui était aussi large que mon bassin. Il l’a ensuite glissée entre mes cuisses et sous mes fesses, me couvrant de bave gluante. Ensuite, ce fut l’encornage — avec, en alternance, des coups de langue, comme pour apaiser le feu qui consumait ma chair. Un coup de langue, un coup de corne, pénétrant toujours de plus en plus loin, se frayant un chemin au plus profond de moi, un interminable pal contournant de justesse mes organes vitaux et se rendant jusqu’à ma tête, en me fendant comme un coin.

Je fus littéralement déchirée par l’orgasme. Quand je me relevai, se tenait à côté du rhinocéros une copie de moi-même, un homoncule né de la moitié gauche arrachée de mon corps. Elle reprenait forme en faisait des craquements mouillés, comme un scarabée qu’on écrase du talon. Je voyais sa jambe et son bras manquants repousser lentement, ainsi que le reste de son visage. Lorsqu’elle retrouva son intégrité, elle se tourna vers moi et me dit, avec ma propre voix : « Va-t-en et ne reviens plus. Je te laisse le sexe, je n’en aurai pas besoin. Je garde le cœur et je reste ici, avec lui. »

En me réveillant, je fus prise de panique, parce que je n’arrivais plus à prendre mon pouls.

Dans la foule qui tapisse les rues, il y a un homme qui marche, nu. Il n’est visible que par intermittence, comme une apparition surnaturelle, entre les rangs entrelacés de marcheurs en veston-cravate, en jeans déchirés, en robe soleil, en costume de clown et en uniforme de milice d’extrême droite. L’homme nu ne provoque aucune émotion, pas même un seul regard amusé ou agacé; il jouit d’une immunité étrange, voire suspecte.

Sa nudité n’est pas sans attrait; ses muscles se meuvent avec grâce au rythme fluide de sa marche. Ses fesses se tendent en alternance, ses mollets se tendent et se relâchent comme une mécanique soigneusement huilée et ajustée. Quant à son sexe, il est légèrement dressé et sautille entre ses cuisses légèrement poilues. Son visage est de ceux qu’on voudrait spontanément embrasser si on se donne la peine de le contempler comme il le mérite. Or, il n’y a dans cette foule de quidams occupés et bien nourris personne qui n’a le temps pour ce genre de frivolité.

L’Oneiric Cafe est au coin de la rue. Ses tables s’étirent le long du trottoir; chacune d’elle est coiffée d’un parasol jaune et blanc qui émet une étrange lueur, comme s’il était fait de peau de ver luisant. À la table du coin, celle qui est la plus proche de la foule écumante, une femme est assise, nue elle aussi. Elle lit le journal et sirote un café au lait. Sa nudité est tout aussi attirante que celle de l’homme qui marche ; ses seins sont denses et mûrs, ses jambes sont généreusement galbées, son regard laisse à peine transparaître la lourde sensualité – voire la profonde indécence – de ses désirs. Son visage est aussi de ceux qu’on voudrait spontanément embrasser, comme celui de l’homme qui marche, mais pour des raisons forts différentes et beaucoup moins avouables.

En levant les yeux de son journal, la femme nue aperçoit l’homme nu se frayant peu à peu un passage parmi la masse informe et vêtue. Elle écarquille légèrement les yeux – parce qu’elle est surprise ou parce qu’elle le reconnaît? – et l’observe s’approcher d’elle, le visage pudiquement caché par son bol.

C’est alors que je prends soudainement conscience de ma présence dans cette scène. Je crois que je suis une serveuse, car je tiens un plateau sur lequel est déposé une rose noire. Je suis terrassée par le coup de foudre, c’est l’amour, le pur, le vrai – mais je me réveille avant de savoir lequel de ses deux êtres est l’objet de cet embrasement.

J’ai mis mon orgasme en conserve dans un petit pot en verre. Chose plus facile à dire qu’à faire, qui m’a pris plus d’une demi-heure, en respectant scrupuleusement la procédure et en utilisant le siphon, la poire de caoutchouc et tous les autres instruments stériles qu’on m’avait remis avec un formulaire de consentement que je devais remplir et signer. Je leur ai ensuite remis mon petit pot de verre rempli par mon orgasme aux reflets opalescents et ils l’ont caché dans la sacristie, entre le vin de messe et l’eau bénite, complètement au fond du placard.

Ils m’ont bien fait comprendre qu’il devait rester là, bien caché, en sureté, et que personne ne le remarquerait.

Ils m’ont ensuite expliqué que tant que mon orgasme resterait en conserve, je vivrai éternellement, dans une jeunesse immuable, inaltérable. Pour un instant, je me suis demandé s’il était sage de confier un orgasme de si bonne qualité à des individus qui – en théorie, du moins – ont une méfiance, voire une haine de la jouissance physique, mais ils étaient si convaincants, ils regardaient mon petit pot de verre avec des regards remplis de tant de bonté… Et puis, pour être bien honnête, qu’aurais-je bien pu faire avec cet orgasme, maintenant qu’il était cuit et mis en conserve ? Il ne me serait plus d’aucune utilité tant qu’il restait là, sous le couvercle hermétiquement scellé.

Ils m’ont assurée que je pourrais à tout moment revenir le chercher, si jamais je changeais d’avis. Ne plus sentir l’horrible fardeau du temps qui brise mes épaules et me penche vers la terre vaut bien ce petit sacrifice de rien du tout, non? D’ailleurs, nous sommes au Québec, ce n’est pas comme si on allait se mettre à incendier les églises du jour au lendemain.

N’empêche, quand je l’ai vu pour la dernière fois sa lueur irisée, je me suis demandé si j’avais fait le bon choix.

Il était près d’une heure du matin lorsqu’il se réveilla en sursaut.

— Chéri… qu’est-ce qui se passe?

— Hein? Euh… Je… Un rêve…

— Tu as fait un cauchemar?

Il se frotta les yeux, puis se tourna vers son épouse.

— Non. C’était seulement… étrange. Très étrange et très… troublant.

— Alors ce n’est rien. Rendors-toi.

— J’ai rêvé que Jef vendait Céleste. Elle était nue et portait un collier à son cou. Ses poignets et ses chevilles étaient aussi menottés.

— Jef et Céleste? Le couple d’à côté?

— Oui. Ça se passait au centre communautaire, dans la grande salle. Il y avait une vente aux enchères et elle faisait partie d’un lot d’esclaves sexuelles. Elle me suppliait d’enchérir… elle avait l’air affolée. Elle m’a dit que je pourrais faire tout ce que je voulais avec elle si j’acceptais de l’affranchir de son maître cruel.

— Quoi? Elle t’a vraiment dit ça? Et qu’est-ce que tu as fait?

— J’ai eu pitié d’elle, alors je l’ai achetée. Pour à peine vingt dollars: une bonne affaire.

— Mais Céleste est si douce et si réservée… je la croise chaque jour au parc avec son bébé. Et je crois qu’elle fait du bénévolat pour la paroisse. Ça n’a aucun sens.

— Audrey, ce n’est qu’un rêve.

— Qu’est-ce que tu as fait d’elle après l’avoir achetée?

— Je l’ai pris par la laisse et je l’ai ramenée à la maison.

— Tu l’as promenée toute nue comme une chienne, à travers le quartier? Quel scandale! Qu’est-ce que les voisins disaient?

— Audrey, je te rappelle que ce n’est qu’un rêve.

— Et tu l’as baisée?

— Je… oui, dans mon rêve.

— Tu l’as baisée dans notre lit?

— Euh… oui, je crois bien.

— Et comment tu t’y es pris?

— Je ne me souviens plus très bien, je…

— Raconte!

— D’accord, d’accord… Je l’ai attachée aux montants du lit, puis je lui ai fait sucer ma queue. Elle était drôlement douée. Ensuite, j’ai plongé entre ses cuisses. Son minou était rasé, il était tout rose et tout mignon, alors je n’ai pas pu résister à l’envie d’y glisser ma langue. Elle se tordait de plaisir, elle aimait vraiment ça, la petite dévergondée.

— Et ensuite?

— Ben… comme je l’ai dit, je l’ai baisée.

— Comment? Je veux des détails! Tout de suite!

— Laisse-moi dormir…

— Pas question! Vide ton sac!

— Ça va, inutile de t’emporter. J’ai détaché ses chevilles et j’ai placé ses talons sur mes épaules. Elle était si mouillée, si poisseuse, que ma queue s’est glissée sans effort. Je l’ai tringlée très fort, sans ménagement — je n’avais pas à prendre des gants blancs, c’était mon esclave après tout. Elle criait à chaque coup de butoir et mordait l’oreiller, jusqu’à ce que…

— Baise-moi! Prends-moi toute suite… mais appelle-moi Céleste.

— Hein?

— Fais-le!

Audrey souleva le drap et constata sans surprise que son mari bandait comme un âne. Elle fit alors passer sa chemise de nuit par-dessus sa tête et l’enjamba.

— Allez! Tringle-moi fort, comme tu dis!

— Mais chérie…

— Céleste! Appelle-moi Céleste!

— Euh… Céleste…

— Dis-moi que je suis une chienne! Dis-le!

— Oui, tu es une chienne… tu me fais bander…

— Plus fort ! Plus fort ! Je suis une salope !

— Céleste ! Céleste ! Céleste !

— Plus vite! Plus fort!

— Céleste! Je vais… Oui! Oui!

Il se déversa en elle en tremblant. Les cuisses barbouillées de foutre, elle reprit sa place dans le lit et lui tourna le dos.

— Wow… c’était hot… dit-il en caressant l’épaule d’Audrey.

Elle repoussa sa main et remonta la couverture jusqu’à son cou.

— N’essaie même pas de me toucher après avoir baisé cette petite pute!

— Hein?

— Céleste! Quelle charrue… malgré ses petits airs de pimbêche, c’est une vraie salope. Qui l’eut cru?

— Quoi?

— Dans ma maison et dans mon propre lit, par-dessus le marché! Tu es vraiment un beau salaud!

— Mais… mais… mais…

— Je ne t’écoute plus. Et je ne veux plus te parler non plus.

Pendant un long moment d’angoisse, j’eus même de la difficulté à avaler.

— Simone, est-ce que tu dors? lui demandai-je en secouant doucement son épaule. J’ai fait le plus étrange des rêves…

Elle grogna en tirant l’édredon.

— Nous étions dans l’ascenseur avec les deux types du neuvième, Philippe et l’autre, tu sais, celui avec les cheveux… enfin, tu sais, celui qui ne dit jamais bonjour. Toujours est-il que tu te tournes vers eux et tu leur dis: «Messieurs, la petite gouine que voici est travaillée depuis des jours par ses hormones. Ça ne vous dérangerait pas trop qu’elle vous suce?»

Simone grommela en se retournant sur le côté.

— J’étais si mal à l’aise, il n’était pas question que je fasse une telle chose. Mais soudain, sans trop savoir pourquoi, je me suis retrouvé nue, à genoux devant eux, leurs queues turgides dans la bouche, à tour de rôle.

Simone replaça son oreiller en grognonnant.

— Après quelques instants, tu as dit: « C’est bien, chérie, mais dépêche-toi de les faire jouir avant que l’ascenseur ne s’écrase, sinon nous allons tous y passer! » et c’est alors que je me suis mise à paniquer. Je ne savais pas quoi faire pour qu’ils éjaculent en vitesse! Quand j’ai touché à leurs bourses, elles étaient énormes et broussailleuses, rêches comme une pelote de corde de sisal. En les prenant dans la paume de ma main, j’ai vu qu’elles étaient lourdes et remplies à éclater de liquide — je les ai secouées un peu et j’ai senti les couilles flotter à l’intérieur! Ensuite, ils se sont mis à gicler leur foutre épais à longs traits, ça ne finissait plus, ça goûtait comme de la crème pâtissière, leurs glands étaient dodus et spongieux comme des champignons sautés au beurre…

Simone grognassa en tirant les draps par-dessus sa tête.

— Et toi, tu me regardais, souriante, nullement inquiétée par le fait que nous allions mourir, et tu me disais: « Bravo choupinette! Maintenant, tu n’avales rien, tu gardes tout dans ta bouche, jusqu’à ce soir. Sinon, pas de câlin avant de faire dodo. » Tu as léché la goutte qui pendouillait au bout de mon nez, puis tu m’as embrassée sur le front. Et c’est à ce moment que je me suis réveillée. Mais qu’est-ce qu’un tel rêve peut bien vouloir dire?

Pour toute réponse, Simone rognonna un peu, puis se remit à ronfler.

Lorsque plus tard la porte de l’ascenseur s’ouvrit, j’eus un moment d’excitation incisif, comme une fine lame fendant ma moelle épinière. Mais il n’y avait que madame Lalancette et sa chienne Nunuche. Simone regarda la vieille dame et prit ma main. Je résistai à l’envie de la porter à ma bouche, de la plaquer entre mes cuisses et braquai mon regard fébrile sur les voyants lumineux au dessus de la porte. Bien à l’abri dans la voiture de Simone, je troussai sans mot dire ma jupe et fit glisser ma culotte.

Elle me déposa ensuite à la fac où les étudiants, entassés dans le couloir exigu jouxtant la porte verrouillée de la classe, attendaient le professeur. Lorsque nous pûmes entrer, je déposai mon sac à l’avant et, au signal du prof, je pris une grande respiration et ouvris la bouche pour la première fois depuis la nuit : « Révélation de l’avenir ou accomplissement hallucinatoire d’un désir inconscient? Mon exposé portera sur le rêve et son interprétation…»

En plein milieu de la nuit, étendue dans mon lit à côté de moi un corps, une momie décharnée, sèche et poussiéreuse, jaunâtre, affublée de sous-vêtements affriolants. Il m’a fallu deux heures de terreur glaçée pour m’en défaire.