«Une souris verte
Qui courait dans l’herbe
Je l’attrape par la queue
Je la montre à ces messieurs…»
Assise sur la chaise à bascule, Caroline fit sautiller sa petite nièce de deux ans sur sa cuisse en chantonnant cette comptine. La petite Sophie, fille unique de sa sœur Patricia, adorait le rythme et la douce tendresse du va-et-vient. «Tout le monde aime le rythme et la douce tendresse du va-et-vient», se dit Caroline. «Du berceau à la tombe. Tout le monde veut être pris ainsi, dans des bras aimants et consolateurs».
Mais plus personne ne prenait Caroline, qui depuis trois mois restait sans caresse, sans baiser, sans baise. Sans rythme, sans tendresse, sans bras aimants et consolateurs depuis le départ de Maude. Caroline ressentait son absence comme une amputation. Mieux: comme la douleur fantôme, mais lancinante que ressent la femme excisée. «Nous sommes si différentes…», avait expliqué Maude. «Nous n’avons rien en commun. Inutile de s’acharner, nous finirions par nous entredéchirer, c’est certain.» Cette logique était si imparable qu’elle ne laissait aucune prise; Caroline, impuissante, ne put rien faire d’autre que regarder Maude lui filer entre les doigts.
La petite Sophie soupirait de bonheur pendant que sa tante retenait ses cris et ses larmes. Enfant, elle avait toujours été la plus sage et la plus courageuse, protégeant sa petite sœur, ouvrant toutes les portes pour elle, les défonçant lorsque la situation l’exigeait. Depuis la venue de Sophie, Patricia comptait tout naturellement sur sa grande sœur, sur sa force tranquille, sa bienveillance et son indéfectible fidélité pour l’aider à concilier les exigences de la maternité et celles de sa carrière. Ce que Caroline acceptait avec grâce, puisqu’elle était folle de cette enfant, de sa simplicité et de son honnêteté: lorsqu’elle avait faim, elle demandait à manger; lorsqu’elle voulait de l’attention, elle grimpait sur ses genoux; lorsqu’elle était fatiguée, elle venait dormir dans ses bras.
La petite s’étant assoupie, Caroline la porta jusqu’à son propre lit. Elle la borda et plaça des oreillers le long de son corps pour éviter qu’elle ne tombe dans son sommeil. Il ne pouvait toutefois y avoir de repos pour la tante. On lui avait appris dans son enfance que c’était vilain de pleurnicher, de crier, de se plaindre. Toutes ces bonnes manières faisaient de Caroline une femme si facile à laisser…
Pour ne pas troubler le sommeil de sa nièce, Caroline s’allongea sur le sol, dans l’odeur poussiéreuse et sèche de la carpette. Les jambes repliées contre son ventre, elle se mit à se bercer, cherchant un peu de douceur et de tendresse dans le va-et-vient. Le plancher, en grinçant, murmurait «Reviens, reviens…» et son cœur blessé répondait en chantant «Elle est partie, elle est partie…». Caroline appuya son poing contre sa poitrine, par peur qu’à force de saigner et de chanter, il décide lui-même de partir, la laissant seule et froide comme un tombeau. Sous cette caresse involontaire, les pointes de ses seins s’érigèrent, dans une excitation incongrue.
C’est alors que Caroline fut traversée par une force étrange, ancienne, obscure. Elle ne venait pas de Maude, ni d’elle-même. On aurait dit un dieu émergeant des profondeurs immémoriales venant assouvir ses pulsions de vengeance et de viol. Ou peut-être une déesse. Quoi qu’il en soit, la pauvre mortelle en fut tétanisée, alors qu’une voix se mit à résonner dans sa tête: «Ton sexe m’appartient. Je vais le transpercer. Tes mains m’appartiennent. Je vais en faire que bon me semble. Ta vie m’appartient. Je ne te laisserai pas en finir avec elle. La vie est souffrance et je te ferai souffrir. Mais je te donnerai les moyens de guérir.»
Tout en continuant de se bercer, Caroline déboutonna son jeans et le fit glisser jusqu’à ses chevilles. Elle fit glisser sa main habituelle contre son ventre jusqu’à ce qu’elle rencontre des poils follets et une fente entrouverte, assez humide pour humecter sa culotte. La petite Sophie suçait son pouce et soupira dans son sommeil. Caroline gémit en retrouvant son clitoris, intact, mais rebelle, au même endroit où Maude l’avait laissé. Elle émergeait de trois mois d’hibernation; l’hiver était bien loin d’être fini, mais les eaux semblaient enfin libérées des glaces. Un doigt, puis un autre plongèrent au plus profond d’elle-même pour prouver que la source, miraculeusement, ne s’était pas tarie.
Loin des regards, une lesbienne se fit l’amour en pleurant. Un bébé mouilla sa couche dans la chaleur et la sureté du lit de sa tante. Toutes deux se berçant au rythme doux et tendre du pouls de l’univers.