Depuis des semaines que nous ressassons le même fantasme. Le scénario est classique et offre des possibilités infinies : elle demande un congé sans solde et se fait embaucher dans un dépanneur glauque d’un quartier peu recommandable. Évidemment, pendant l’entrevue d’embauche, elle doit sucer le gérant, un quadragénaire bien gras prénommé Steve. Pendant qu’elle s’essuie la joue, il lui annonce qu’elle commence immédiatement.
Tous les employés sont au courant, bien sûr. Et personne ne dit rien, bien entendu. Rapidement, les turpitudes se multiplient et se succèdent. Un matin, très tôt, elle se fait mettre par trois livreurs. Elle doit aussi branler régulièrement le boutonneux qui travaille avec elle derrière le comptoir, quand les clients ont le dos tourné. Et il y a Steve, toujours lui, qui la convoque systématiquement dans son bureau à la fin de son quart de travail.
À sa demande, je lui raconte ces scènes à mi-voix, dans l’obscurité de notre chambre, juste avant qu’elle ne s’endorme. Elle me réclame toujours plus de précision, plus de détails scabreux. Alors, j’improvise, je bâtis le récit au fur et à mesure pendant qu’il s’effrite tranquillement derrière nous.
Toutes les trois phrases, elle m’interrompt pour que je précise un détail :
— Le bureau de Steve, comment est-il?
— Minuscule, sombre, sale et en désordre. Il y a des affiches de filles nues sur les murs.
— Et Steve, de quoi a-t-il l’air?
— Grassouillet, mal rasé, les cheveux gras, un polype mollasson sur l’aile du nez. Il porte toujours la même chemise blanche à manches courtes, avec des cernes jaunâtres sous les bars, alors forcément…
— Et comment est sa voix?
— Grasse et huileuse comme son visage. Accent carré et laborieux de l’Alberta. Sacres à profusion.
Elle soupire de délice.
— Quand il me convoque dans son bureau, comment ça se passe?
— Ça se passe toujours de la même façon.
— Raconte.
— Tu entres et il te dit les trucs habituels — que tu vas perdre ton poste s’il manque encore trente cents dans ta caisse, que tu fais fuir la clientèle avec ta face de carême et ainsi de suite.
— Et puis?
— Et puis il sourit comme un idiot, te dit « tu sais ce que tu as à faire si tu ne veux pas perdre ton job », se recule sur son fauteuil à roulettes et défait sa braguette. « Sous le bureau», qu’il marmonne. Alors, tu te mets à quatre pattes et tu t’exécutes.
— Ensuite?
— Ensuite, tu te mets à le sucer. Il sent des pieds, le plancher est sale et tu abîmes tes collants. Et ce gros porc répète « c’est très bien, c’est très bien…», en te tapotant la tête.
— Comment ça se termine?
— Il se crispe, tu avales le tout et tu te relèves. Il te dit : « ne sois pas en retard demain et je t’avertis, le prix de ces collants sera déduit de ta paye».
Elle frissonne, tremble un peu. Je devine qu’elle a la main fourrée entre les cuisses.
— Dis-moi ce qu’il me fait faire, le lendemain, de dit-elle d’une voix tremblante.
— Après la fermeture, il te fait placer les produits en rayon, chemisier ouvert et cul à l’air. Il prend des photos et ne cesse de se tâter le paquet.
— Il faudra que tu je retourne dans son bureau ?
— Bien sûr. Mais cette fois-ci, il a apporté un mètre de bois, comme à l’école…
C’est alors qu’elle bascule dans l’orgasme — et quelques minutes plus tard, dans le sommeil. Quant à moi, sa Shéhérazade, je reste longtemps les yeux ouverts, à réfléchir à ce que je lui raconterai le lendemain pour la garder encore une nuit près de moi.







