Toronto

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De retour à la maison, je racontai à Simone mon périple.

— J’espère que tu as été… sage, me dit-elle d’un air inquiète.

— Tu me connais, je résiste mal à la tentation. J’ai rencontré un charmant artisan serrurier qui m’a invité chez lui et m’a fait toute une espagnolette… répondis-je en rougissant d’avoir été si dépensière.

Elle éclata alors en sanglots, et il fallut de longues explications pour lui faire comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une pratique sexuelle perverse.

Rien n’est plus agréable que de se perdre dans une ville aussi cosmopolite que Toronto. Surtout lorsqu’on a la chance d’être en vacances. L’expérience s’apparente à la méditation; le vide s’installe, c’est la vacance. Chaque ruelle mène à un autre endroit du monde, rempli d’odeurs et de bruits étrangers — ici le bruit du percolateur, les voix qui devisent nonchalamment, je suis assise là, seule et personne ne s’occupe de moi: la perfection.

Dans le Faculty lounge du département d’histoire, je prends le thé avec une copine qui vient d’être nommée à une tenure track position.

— Au coin de Bloor et de Queen’s Park, j’ai vu un pavillon qui porte une curieuse inscription: «Faculty of Houshold Sciences»… lui dis-je en déposant ma tasse.

— L’édifice abrite aujourd’hui les bureaux de l’ombudsman de l’Ontario, me répond-elle. Au début du XXe siècle, presque toutes les étudiantes de l’University of Toronto y étaient inscrites; en plus d’apprendre la cuisine, la couture et l’éducation des enfants, elles y venaient pour rencontrer un bon parti sur le campus.

— Des temps heureusement révolus! dis-je sur le ton de l’évidence.

Silencieuse, elle regarde la fenêtre d’un air mélancolique, puis soupire:

— J’ai étudié jusqu’à l’âge de trente ans. Je suis célibataire, sans enfants, je suis locataire, je n’ai pas de bagnole et je viens tout juste de me trouver du boulot. Ma vie sentimentale est un désert: tous mes collègues sont soit des femmes, soit des fossiles en fin de carrière. Si c’est ça le progrès…

— Je peux savoir qu’est-ce que tu proposes comme solution? lui dis-je, agacée.

— C’est pourtant simple: il faut ré-ouvrir la faculté des sciences ménagères et n’y admettre que des hommes, murmure-t-elle, rêveuse.

Sur la rue Younge, un clochard amérindien m’apostrophe en chantant une version toute personnelle de l’hymne national:

— ♫♪Oh Canada ♪ Your home ♫♪ on native land♫… do you understand, lady? Your home is built on native land! My land, for Christ sake!

Hélas, il omet de m’informer où se trouve la terre des sang-mêlé et des bâtardes — faudra remettre le déménagement à plus tard.

Au Starbucks du Sheraton Parkway Toronto North, je mettais à jour les Cahiers sur un des ordinateurs que ces charmants revendeurs de caféine mettent à la disposition des junkies de la fève noire qui forment l’essentiel de leur clientèle. Après quelques minutes, je tournai la tête et croisai le regard d’un quidam éberlué qui me dévisageait, probablement depuis quelque temps déjà.

— May I help you? lui demandais-je, agacée, après un moment de gène.

— Sorry to bozer you, me répondit-il avec un fort accent français, botte… are you Anne Archet?

— On dirait bien… lui dis-je en fermant l’interface d’administration de WordPress.

— Ça alors! Mais c’est incroyable! Je débarque tout juste de Paris et la première personne que je rencontre au Canada est Anne Archet!

— Évidemment, puisque toutes les blogueuses québécoises fréquentent assidûment les cafés des hôtels pour ne pas louper un bon parti éventuel en provenance de l’hexagone, lui-répondis-je avec mon meilleur sourire.

— Ha! Ha! Je vous reconnais bien! Mais dites-donc, vous êtes très différente dans la vraie vie que sur votre blogue… me lança-t-il en plissant les yeux.

— C’est que je ne porte jamais mes tentacules en vacances, lui dis-je en finissant mon café.