Vieillesse

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Faudra-t-il les ramasser ?
Les tortiller ou les nouer ?
Les jeter par-dessus l’épaule ?
Les laisser tremper dans un bol ?
Les faire sécher sur le comptoir ?
Les remiser dans une armoire ?
Aller les inscrire à la bourse ?
À la fac ou au champ de course ?
Les faire bénir par le pape ?
Ou les faire passer à la trappe ?

 

Elle affiche encore les vestiges d’une beauté qui fut sûrement, il y a des décennies, flamboyante, sculpturale. Un visage strié de profonds sillons, mais à la structure encore intacte, des yeux émeraude éclatants, une bouche fanée, mais encore charnue; tout son visage exprimait la splendeur passée d’une femme qui avait tous les hommes à ses pieds.

— Tu es bien gentille de venir me visiter, me dit-elle tout doucement, de sa voix chevrotante. J’ai connu bien des consœurs qui ont vieilli toutes seules, abandonnées de tous.  Toi, tu viens toujours me voir, même si tu sais que j’étais une gourgandine, une courtisane, une pierreuse…

— Je sais, une prostituée, vous me l’avez dit des centaines de fois…

— Oui ma petite, une pute. Pendant plus de trente ans, tu imagines? À l’époque, on pouvait vendre ses charmes pendant longtemps, ce n’est pas comme aujourd’hui, avec toute cette drogue qui ronge les filles, les use en quelque mois et les détruit avant même d’avoir pu apprendre le métier. Dans mon temps, tapiner c’était exactement comme jouer la comédie. Ce que je faisais aussi — tu sais que j’étais actrice, n’est-ce pas?

— Oui. Vous étiez aussi effeuilleuse.

— Faire la pute, c’est jouer un rôle comme un autre. Quelle différence y a-t-il, au fond, entre jouer une soubrette, une reine, une sainte ou une pute? Tout ce qu’il faut, c’est s’imprégner du personnage.

— Et le reste? Je veux dire… les… les services que vous rendiez?

— Bah, c’était la partie la plus facile. Ce qui comptait, c’était d’être professionnelle et de faire de son mieux. Comme lorsque j’étais sur scène, finalement. Je portais le costume, le maquillage et devenait cette fille qui faisait bander les hommes. Il y a beaucoup de satisfaction à tirer de tenir son rôle le mieux que l’on peut, ma petite chérie. Et quand c’était fini, c’était comme au théâtre : je me démaquillais, je retirais mon costume et je retournais à la maison.

 — Et les clients, ils appréciaient?

 — Ils en avaient largement pour leur argent. J’étais très populaire, très demandée. Évidemment, personne ne m’applaudissait, mais les hommes ont en ces circonstances d’autres manières d’exprimer leur appréciation.

 Elle se met à rire malicieusement, comme une gamine.

 — Quand tu me regardes, tout ça doit te sembler difficile à croire, ma petite chérie… me dit-elle, soudainement sérieuse.

 — Je peux facilement vous imaginer jouant le rôle d’une prostituée de grand luxe, de ce genre que la plupart des filles de mon âge n’arriveraient jamais à imiter. La classe et la distinction se perdent, mais vous, vous en être toujours l’incarnation.

Elle me tapote la main en souriant, pendant que j’ajuste avec précaution la couverture sur ses genoux et desserre le frein du fauteuil roulant.

Désolée de vous déranger, mais puis-je parler à la maîtresse de la maison ? Est-elle prise en ce moment ? Est-elle sous la douche ?

Si c’est le cas, puis-je grimper les escaliers sur-le-champ, sans bien sûr déranger la maisonnée, pour me rendre à la salle de bains et, toute nue, la rejoindre sous la douche dans l’eau chaude et près de son corps lourd et brûlant même si je me doute bien qu’elle risque sur le coup d’être effrayée, et lui parler pour la rassurer, lui dire qu’elle n’est pas grosse du tout, que ses seins sont toujours magnifiquement ronds et succulents, que son cou est fin et élégant, et lui dire en l’embrassant que la vie est toujours grande ouverte devant elle, pour que je puisse glisser ma main entre ses cuisses savonneuses et l’emmener au paradis en lui chuchotant à l’oreille ces mots secrets qu’elle aurait pu entendre ce fameux jour de juillet, il y a si longtemps, avant le mariage, les enfants et les pattes d’oie au coins du visage, jusqu’à ce que sur le plancher de la douche, submergées de bonheur, en larmes et tremblantes, nous nous aimions désespérément ?

Annie, prématurément flétrie par le temps,
Vit seule dans un minuscule appartement.
Avant d’aller se coucher, elle vérifie
Toujours si un homme se cache sous son lit;
Un second plumard elle aurait même acheté
Pour que ses chances d’en trouver un soient doublées.

(avec un flask de gros gin et deux vieilles lesbiennes)

Dans leurs bigoudis, leurs robes un peu trop élimées et leurs bas un peu trop filés, Anne et Sophie étaient assises dans leur fauteuil à bascule sur le perron de leur bicoque hors d’âge, les jambes un peu trop écartées, avec une bouteille de gin frelaté pour regarder passer les machines. Anne sortit une indienne de son sac et l’alluma.

― Tu as vu les deux filles au snack-bar ?

― Ouais, répondit Sophie.

― Elles n’arrêtent pas de se lécher la fente en cachette depuis que la plus jeune est mariée.

― Tu me niaises ?

― Pas du tout, poupée.

Sophie cracha son chewing-gum dans le buisson puis regarda, inquiète, son amante.

― Chérie, tu ne devrais pas fumer en tenant ta bagosse aussi près de toi.

― Ha ! Ça fait plus de trente ans que je le fais ! Il n’arrivera rien, t’inquiète, rigola Anne. S’il y a trois choses que je connais, c’est le moonshine, les cigarettes de contrebande et les brouteuses de carpette. Tu connais la femme du maire ?

― La fausse blonde avec les seins qui lui tombent au nombril ?

― Elle-même. Je sais qu’elle visite quotidiennement la culotte de la petite brune du dépanneur.

― Et comment madame sait-elle une chose pareille ? railla Sophie.

― C’est mon petit doigt qui me l’a dit. Et laisse-moi te dire qu’il sent la chatte bien baisée !

― Plus ça va, plus tu deviens vulgaire, ma pauvre Anne.

― C’est pour ça que tu m’aimes, chérie ! Hey, tu vois la pétasse qui sort de la voiture ?

― Laquelle ?

― De l’autre côté de la rue, à la station-service. Paraît qu’elle a la plotte la plus hot en ville.

Alors que Sophie plissait les yeux pour mieux voir, un bruit terrible accompagné d’un nuage de fumée se fit entendre, faisant sursauter tout le patelin. Sophie se tourna et vit sa gouine le visage enduit de suie noirâtre, les cheveux hérissés et fumants, avec une relique de clope pendant au bout de ses lèvres. Elle prit une gorgée de bibine, se cala dans la chaise berçante et dit simplement :

― Je crois que c’est maintenant toi qui l’as, la plotte la plus hot en ville, chérie.