Vin

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Elle déposa la carte sur la table en soupirant.

— Le vin, c’est compliqué, me dit-elle, découragée.

— Le plaisir, c’est compliqué, lui répondis-je en lui tirant la langue.

Un silence interloqué, puis un «Ah oui!» lumineux.

Pour Jérôme

Je clignai des yeux en m’extirpant péniblement du sommeil. Je venais de faire un rêve étrange, très érotique: allongée nue sur un autel de marbre, un homme sans visage léchait la plante de mes pieds, suçait un à un mes orteils, puis caressait mes mollets. Je pouvais presque sentir la forte musculature de ses bras, la caresse râpeuse de ses doigts sur mes cuisses et sur mes hanches. Je pouvais presque entendre son souffle et sentir la lourdeur de son haleine.

En réalité, ce parfum trahissant alcoolémie et diète méditerranéenne flottait toujours dans ma chambre à mon réveil. Ainsi qu’une forte odeur de caleçon mal lessivé. Prenant soudainement conscience que je n’étais pas seule, je me levai d’un bon en allumant la lampe de nuit, prête à l’empoigner pour l’écraser sur le crane d’un éventuel satyre.

C’est alors que j’aperçus, agenouillé au pied de mon lit, un homme immense qui protégeait ses yeux de la lumière avec son gros avant-bras poilu.

— Éteins cette torche, pucelle! Je te l’ordonne!

Pucelle? Quel genre d’homme utilise encore ce mot? Tout en tenant fermement la lampe (après tout, on ne sait jamais), je dévisageai le colosse qui avait fait intrusion dans ma chambre.

— Je peux savoir ce que vous faites chez moi? finis-je par lui demander.

— Je viens te séduire, petite sotte! tonna-t-il.

Il baissa le bras, laissant apparaître ses yeux perçants d’un bleu iridescent. Ses bras et son torse nus étaient larges, puissant. Sa barbe et ses cheveux étaient longs, d’un noir profond et semblaient chargés d’électricité. Mais surtout, il était bandé comme un taureau et jamais de mémoire de petite pucelle sotte n’avais-eu eu le loisir de contempler une colonne grecque de cette taille.

Il semblait au moins aussi surpris que moi. Il cligna un peu des yeux, parcourut la chambre du regard, puis, rasséréné, se mit a vociférer de plus belle.

— N’aie crainte, nymphette. Je suis le plus grand des amants et ma renommée s’étend dans tout le monde civilisé et même auprès des barbares. Nul mal notre coït te fera!

La douleur dans mes tympans me fit grimacer.

— Serait-ce possible de baisser le ton? Vous allez me rendre sourde… lui dis-je en m’apprêtant à me lever.

L’intrus sauta sur le lit et me plaqua contre le matelas. Je restai immobile en savourant le poids de son corps sur le mien et en laissant ses longues boucles frisées chatouiller la pointe de mes seins.

— Tremble devant moi, bergère! Et n’essaie pas de t’échapper ou je te transforme en génisse ou en cygne! me dit-il d’une voix à peine plus douce.

Bergère? Génisse? Cygne? Mais qui était ce drôle de zigoto?

— Qu’est-ce que c’est votre nom, déjà? lui demandai-je.

— Je suis Zeus, roi de l’Olympe, séducteur des donzelles et porteur de la foudre. Tu ne m’échapperas pas, pauvre mortelle!

— Et pourquoi voudrais-je fuir? roucoulais-je en enroulant mes bras autour de son cou.

Le fait qu’il soit un dieu de l’Olympe expliquait un tas de trucs, à commencer par mon rêve et sa présence dans ma chambre à coucher. Je me mis à frotter mon corps contre le sien, à me tortiller pour que son glorieux engin se retrouve bien placé à l’endroit idoine.

— Heu… c’est ici que tu dois te débattre et détaler, me dit la déité d’une voix un peu hésitante. Ne sais-tu pas à qui tu as affaire? Ne crains-tu pas la puissance de Zeus?

— J’en ai une connaissance livresque, chéri. Mais je brûle d’impatience de la connaître plus… intimement, lui susurrai-je en rayant son dos de mes ongles.

Zeus se releva, perplexe et débandant.

— Ça ne va pas du tout, bafouilla-t-il en se caressant la barbe. Tu dois décamper, c’est toujours comme ça que ça se déroule. Moi, je te rattrape et je transforme en vache, puis ensuite ensuite nous copulons pendant une minute ou deux avant de t’envoyer au ciel pour devenir une nouvelle constellation…

— Ce n’est pas un peu tordu, cette histoire de zoophilie?

— Ça fait trois mille ans que je procède ainsi. Je ne vais quand même pas changer mes habitudes pour mademoiselle…

Je réfléchis un instant, puis lui chuchotai à l’oreille:

— Je n’aime pas le ruminants, et puis, une vache, franchement, c’est un peu insultant… Vous ne pourriez pas me transformer en quelque chose d’autre?

Le roi des dieux fronça les sourcils en se grattant la tête.

— D’accord, je veux bien. Disons… une truie?

— Mais pour qui me prenez-vous! lui dis-je, outrée.

— Bon, bon, inutile de le prendre sur ce ton. Pourquoi pas… une chienne?

— Quoi! Ai-je bien entendu?

— Une guenon?

— Oseriez-vous insinuer que…

Zeus commença à s’impatienter. Les mortelles du troisième millénaires étaient décidément bien compliquées.

— Écoute, ma petite demoiselle, j’ai beaucoup d’autres obligations divines dans mon agenda. Nous n’allons tout de même pas passer toute la nuit à jouer aux devinettes animalières…

— J’ai une idée, lui dis-je. Peut-être pourriez-vous, grâce à votre pouvoir céleste, me donner la faculté de choisir la forme de mon choix? Ce serait vite fait, bien fait et nous pourrions passer rapidement à autre chose…

Tout sourire, Zeus se remit à bander. Il leva les bras au ciel et des éclairs éblouissants apparurent dans ses poings.

— Excellente suggestion! dit-il. Je te suggère de te munir de jambes longues et agiles, ça t’aidera à fuir un peu plus vite…

Après avoir été frappée par la foudre de l’Olympe, je me sentis investie de pouvoirs surnaturels que je mis immédiatement en pratique en étirant mon corps suffisamment pour que mon con rejoigne la bite divine et l’engloutisse proprement. Je soupirai puis mordis son épaule dure comme le marbre, pour ensuite me laisser glisser rythmiquement sur son pieu mythologique.

— Hey! Tu étais censée… non, ce n’est pas ce que… mais qu’est-ce qui se passe?

— Il se passe que les femmes ont changé depuis les guerres médiques, chéri.

— Arrête immédiatement, mortelle! Tu vas me lâcher, je te l’ordonne car…

Je sentis la vigueur de sa virilité décliner. Le salaud tentait de se dégager! Je m’agrippai plus solidement à lui en étirant mes jambes et en les enroulant autour de sa taille.

— Pas si vite, chéri, c’est ma première baise divine et j’ai bien l’intention d’en profiter. Tu ne t’en tireras pas tant que tu ne m’auras pas démontré — plusieurs fois — que tes performances sont à la hauteur de la réputation!

Les traits du roi des dieux se crispèrent. Il geignit et se transforma soudainement en porc-épic. Nullement décontenancée, je couvris mon corps d’une épaisse fourrure et me collai-je à lui comme du velcro. Zeus couina de panique et prit la forme d’un éclair. Je répliquai en me transformant en tempête pour le contenir, ce qui fit voler la fenêtre en éclats. Il se changea alors en ruisseau et se mit à cascader hors de la chambre en coulant le long du mur sur deux étages, jusqu’au lac que je me suis précipitée de devenir sur la pelouse pour que nos essences soient unies.

C’est à ce moment qu’il s’est vraiment mis à courir. Je le poursuivis, nue et colossale dans le soleil levant, le long de l’autoroute, causant ainsi de multiples carambolages et un embouteillage monstre. Les banlieusards irrités, au volant de leur chevrolet immobile, crurent entendre une voix grave et masculine pleurnicher «Héra! Au secours! À l’aide!» alors que du ciel résonnait un ricanement aussi féminin que divin.