Voisins

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Je déboulai l’escalier en vitesse jusqu’à l’appartement de Mike, le concierge.

— Bon, ça suffit, lui dis-je, rouge de colère. Je peux savoir quel est le foutu problème?

— Je… je ne sais pas ce que tu veux dire, balbutia-t-il, les yeux encore englués de sommeil.

— Madame Roberge, du 4B, m’a demandé si j’avais recommencé à sortir. Le vieux Labrèche veut me présenter son petit fils. L’étudiante du demi-sous-sol me fait des yeux doux et ce crétin de Lamothe n’arrête pas de me demander si je me suis inscrite sur Adult Friend Finder.

— Ah. C’est que… tu as rompu avec Simone.

— Et alors?

— On s’ennuie tous d’elle.

— Hein ?

— Ben, tu sais que tu es… un peu bruyante, disons.

— Quoi ? criai-je, stupéfaite.

— Ouais, exactement comme ça. Et puisque les murs sont aussi minces que du carton d’emballage, on peut tout entendre, des premiers soupirs au contre-ut orgasmique — fuck, on entend presque tes sous-vêtements tomber sur le sol. Crois-moi, c’est encore mieux que la télé sur demande. Tu offres tout un show!

— Pincez-moi, je rêve…

— Tu sais, mon frère est célibataire depuis quelque temps. Et il paraît que la fille du dépanneur au coin te trouve vachement de son goût. Peut-être que tu pourrais…

— Un instant, j’arrive!

Jeanne D’Arc Bédard déposa son plumeau sur la table, rajusta sa coiffure argentée et marcha d’un pas rapide vers la porte. Elle déverrouilla les deux serrures et les trois loquets et ouvrit: c’était la fille de la voisine.

— Noémie! minauda-t-elle. Entre, ma chérie!

Jeanne d’Arc connaissait bien Pierrette, la maman de Noémie. Depuis son mariage, elle avait tant souhaité avoir une fille… ce qu’elle eut, après sa cinquième grossesse. «Comme elle a grandi!» pensa Jeanne d’Arc en contemplant la mignonne et innocente fillette de treize ans qui se tenait devant elle, sur le pas de sa porte, les mains derrière le dos et la mine espiègle, avec ses boucles blondes, son chemisier blanc, sa jupe écossaise et son tablier rose.

— Bon après-midi M’dame Bédard, dit la gamine en souriant gentiment. J’pourrais vous emprunter un bâtonnet de beurre?

— Mais bien sûr, chérie! répondit la ménagère et lui indiquant du doigt le chemin de la cuisine. Tes parents sont déjà rentrés?

— Non, madame. Grand-m’man va seulement avoir son congé de l’hôpital mercredi prochain, alors ils vont lui tenir compagnie encore trois jours. En attendant, je fais l’ménage pour que tout soit propre lorsque maman va revenir. Hier, j’ai passé le balai et j’ai récuré le bidet… et ce matin, j’ai brossé les tapis et battu les chiens.

— Voilà qui est tout à fait charmant! Quelle grande fille tu fais! Et tes frères, comment vont-ils? Ils doivent vraiment être contents d’avoir une sœur aussi sage…

— Oh, j’espère bien! C’est rudement gentil à eux de s’occuper de moi… c’est une grosse responsabilité, pour eux, vous savez.

Jeanne d’Arc fouilla dans le frigo, trouva le beurre et le tendit à Noémie.

— Voilà, ma grande. Tu es si mature, pour ton âge… le beurre, c’est pour préparer tes délicieux sablés pour tes frères?

— Merci m’dame Bédard, dit Noémie en offrant à la vieille dame un sourire radieux et angélique. Non, c’est pas pour les biscuits — je les ai cuits avant le déjeuner et c’est pour ça que j’ai plus de beurre. J’en aurais bien acheté avec l’argent que maman m’a laissé, mais Martin Poirier s’est pointé à la maison avec une caisse de bière pour regarder le match à la télé avec mes frères et ils sont maintenant tous trop saouls pour conduire jusqu’au supermarché.

— Oh la la, comme c’est vilain. Tes frères sont bien chanceux d’avoir une petite sœur aussi sérieuse et dévouée que toi, qui est prête à tout pour prendre soin d’eux par dessus le marché. Tu es donc venue emprunter du beurre pour leur préparer une petite gâterie, n’est-ce pas?

— Oh oui, madame, répondit, tout sourire, la fillette. C’est qu’voyez-vous,il ne reste plus de KY et les garçons veulent vraiment beaucoup beaucoup m’enculer!

Ce matin: une frêle et diaphane jeune inconnue en chemise de nuit qui, malgré le froid, me regarde passer du pas de sa porte. Après l’avoir dépassée, je me retourne pour voir si ses lèvres écarlates et le léger vallon de ses tétons sous son corsage sont toujours là — s’ils existent encore. Étrangement, il ne reste plus que sa tête sans visage qui me tire la langue.