Elle se prénomme Pascale et elle fait dans la féminité comme d’autres font dans les sports extrêmes.

Certaines sont femmes un peu par hasard, un peu à leur corps défendant – des femmes comme moi, par exemple. Certaines sont femmes comme elles sont myopes ou intolérantes au lactose : par fatalité, parce que c’est ainsi, avec un laisser-aller fait de maladresse et imperfection. Mais pas Pascale – oh non, pas elle. Elle est si naturellement femme qu’elle en était sûrement une des décennies avant sa naissance. Elle transpire la féminité par tous les pores de sa peau; même quand elle est saoule et qu’elle sacre en insultant le barman, elle fait passer la Vénus callipyge de Syracuse pour un garçon manqué. Elle est plus femme que n’importe quelle femme qui s’est considérée femme au moins pour un bref moment de sa vie de femme dans toute l’histoire de la féminité. Mieux : elle n’est pas seulement une femme, elle est LA femme. L’archétype. Le modèle d’origine. La matrice de toute féminité, pour les siècles des siècles, amen.

Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites : «tu es amoureuse, c’est évident que tu exagères». Vous avez raison sur un point : je suis folle d’elle. Par contre, n’allez pas croire que mon évaluation de la puissance de ses charmes est faussée par une quelconque surdose de dopamine. Regardez-la bien. Ne voyez-vous pas qu’elle est parfaite? Qu’on vendrait un empire pour ses yeux noisette et son nez mutin? N’avez-vous pas envie de plonger dans sa chevelure de jais et de vous enivrer de ses parfums? Et ses lèvres, ses lèvres… ne venez pas me dire qu’elles vous laissent de marbre ! Chaque fois que je la vois, perchée sur ses talons improbables, passer devant moi et se déhancher gracieusement en mettant une jambe délicatement galbée devant l’autre, je sens que je vais défaillir. Et je ne vous parle pas de son cul – en fait, je n’ose pas en parler, parce que les mots me boudent, ils pâlissent lorsque j’ai l’outrecuidance de m’en servir pour le décrire.

Cette déesse est trop femme pour moi, pauvre mortelle et pauvre lesbienne que je suis. Elle use ma santé, je vais devenir cardiaque et grabataire avant l’âge si elle continue de m’ignorer avec sa délicieuse et toute féminine gentillesse, je le sens. Parce qu’il y a un hic. Un gros hic. Son approche de l’hétérosexualité est aussi flamboyante et intense que celle de la féminité. Elle aime les hommes, point barre. Elle cherche un mec, un bonhomme, un mâle avec du poil, un gars baraqué avec des épaules larges comme ça et une voix de baryton. Elle veut un corps rugueux qui charge l’air ambiant de testostérone qui fait liquéfier les midinettes par sa simple présence. Elle ne me l’a jamais dit, parce qu’elle est trop charmante et trop délicieuse pour me faire de la peine, mais je ne suis pas du tout son genre. Même si ma poitrine n’est pas bien grosse et mes hanches assez étroites. Je reste une femme – une femme un peu bancale, pâle version imparfaite de l’idée de femme qu’elle arrive, elle à incarner de façon si spectaculaire.

Il ne me reste qu’une petite chance de lui plaire et il est hors de question que je la rate. Je vais l’inviter à la soirée la plus romantique et hétérosexuelle de l’histoire de la civilisation occidentale. Et pour cela, je vais devoir tout faire pour assumer la forme qui se rapproche le plus de ses désirs. Pour commencer : exit la tignasse. Je vais aller chez un barbier – un vrai de vrai, avec le poteau bleu-blanc-rouge qui roule à côté de sa porte – et me faire faire un undercut avec le toupet bien lissé et gominé vers l’arrière. De retour à la maison, je vais revêtir la forme la plus masculine de moi-même. Je vais m’asperger d’after-shave, me saucissonner avec une gaine en élasthanne qui fera disparaître ma poitrine, je vais bourrer mon slip avec une chaussette roulée avant d’enfiler un complet anthracite, avec une veste et une cravate rouge sang. Pour finir, je m’habillerai d’un nouveau prénom – Pierre, André ou peut-être Simon, je n’ai pas encore décidé.

Enfin devenu un homme, je serai ensuite en mesure de lui sortir le grand jeu. Je l’attendrai, amoureux transi, sur le pas de sa porte, un bouquet de roses à la main. Mon cœur battra la chamade lorsqu’elle ouvrira. J’espère qu’elle m’embrassera lorsque je lui donnerai, mais si elle ne le fait pas, ce ne sera pas un drame – je serai à ce moment en contrôle de mes pulsions viriles, un parfait gentleman. Je l’emmènerai ensuite dîner au Leméac où elle dégustera élégamment son tartare de saumon pendant que je la dévorerai des yeux. Si tout se passe comme je le souhaite, elle se pendra à mon bras alors que nous nous dirigerons vers la Place des Arts pour une soirée à l’Opéra. Et lorsque Faust chantera Salut, demeure chaste et pure, je poserai délicatement ma main sur sa cuisse. L’émotion aidant, peut-être écartera-t-elle légèrement les genoux et la laissera-t-elle glisser sous sa robe.

Nous marcherons ensuite au clair de lune jusqu’à chez elle et je l’embrasserai passionnément sur le pas de sa porte. Ensuite, si j’ai de la chance, si le destin m’est favorable et qu’elle me trouve suffisamment mâle, suffisamment passable, nous déboulerons ensemble dans son condo; je l’embrasserai avec toute la fougue dont je suis capable pendant qu’elle arrachera ma chemise.  Je la prendrai dans mes bras pour l’amener à son lit. Je la déposerai avec mille précautions, comme une fleur délicate, puis je retrousserai avec soin sa robe pour plonger, tête première, entre ses cuisses. De mes mains, de ma langue, je ferai bander son délicieux pénis de femme, sa merveilleuse bite de déesse. Je vais l’oindre de ma salive, l’avaler jusqu’à la base, puis taquiner son scrotum avec mes ongles courts et affutés de mec. J’irai jusqu’à faire vriller ma langue dans son cul, son cul charmant qui n’attendra plus que j’aille le cueillir. Ensuite, je m’harnacherai de mon gode-ceinture et la prendrai lentement, amoureusement, en pleurant des larmes de bonheur et en caressant sa queue, jusqu’à ce que jaillisse son sperme de femme, jusqu’à ce que notre jouissance nous unisse et que nous devenions ce que nous avons toujours été destinés à devenir: ni homme, ni femme – qu’un seul être enfin complet, qui a retrouvé sa perfection, l’androgyne originel recréé pour quelques secondes d’éternité.

Certains maux sont inévitables. La souffrance de remplir sa déclaration (d’absence de) revenus. L’inexistence du printemps québécois. L’agacement provoqué par les éliminatoires du hockey. Le caractère d’abruti dégénéré des membres des forces de l’ordre. Et aussi, bien entendu, ma grille de mots croisés qui, telle l’hirondelle, revient toujours déféquer sur votre tête en attendant d’être placée sur la liste des espèces en voie de disparition.

(Si vous trouvez que cette comparaison n’a aucun sens, je compatis avec votre douleur.)

Une grille d'avril ne fait pas le printemps

Alors si vous avez envie de souffrir dans la joie et le plaisir, allez la télécharger en format docx ou pdf. On ne sait jamais, vous serez peut-être le prochain ou la prochaine à être intronisée dans le très Noble et Ancien Ordre Lubrique des Masturbatrices et Masturbateurs Compulsifs. Et pour ne pas bouleverser le cours immuable des choses , j’offrirai un exemplaire papier du Carnet écarlate à la première personne qui me fera parvenir la soluce par email ou, encore mieux, en inbox sur Facebook.

(Pendant que j’y pense: si vous choisissez Facebook, assurez-vous au préalable de faire partie de mes ami(e)s, sinon votre message va échouer dans la boîte «Autre» avec les photos de pinisses non-sollicitées et les missives de weirdos qui veulent me prêter de l’argent).

Et parce que je suis d’humeur accorte, j’offrirai à tous les autres individus qui me feront parvenir la soluce une copie électronique du même bouquin. Allez! Dites-le donc que je suis fine. Juste une petite fois. Ça ne vous tueras pas, hein.

Mark Shargool s’est mis dans la tête de traduire certains de mes petits textes polissons en anglais. Qui suis-je pour mettre un frein à tant d’enthousiasme, hein ? Voici sa traduction de Tu peux toujours rêver.

EDIT: Mark a l’air très motivé, alors j’ai décidé d’ouvrir un Tumblr que j’ai intitulé Exquisite lewdness pour publier ses traductions.

* * *

— In my dream, I cried. I screamed like a possessed woman. Do you know why? Because you made cum like crazy.

He’d been after me for months. First by email, then in person, during the dates I granted him stingily, whenever I had a whim to do so. But he was the persistent type, at least that’s what he always told me. Too bad for him; as much as I love to give myself immediately to the impatient, I also love to push the persistent ones to their last gasp. I had stood him up, kept him waiting, broken promises, he was my plaything, ready to crack. Seated next to me in the hotel bar, he fiddled nervously with his third gin and tonic while gazing at me with that hangdog look that I found endlessly amusing.

— Believe me, I can do it. You won’t regret it, he said, gazing at the cleavage that I left open with all the awareness of a real tease. I’ve got a room and…

— My dream first, I answered him with a smile, while caressing the back of his hand from the wrist to the fingernails. He sighed, rubbed his eyes with his thumb and index finger and started drumming impatiently on the counter.

— Ok, of course, your dream. Tell me.

— Well, first of all, you made me cum. But the next instant, you became cruel, menacing. You insulted me. With coarse, vulgar words I didn’t understand. You made me cry and that made you laugh. You made me crawl to up to you…

— I would never treat you like that.

— Will you let me finish? You made me crawl up to you, hacked off my clothes with your pocket knife, even the garter belt that I bought for you. Then, you bent my arm behind my back, threw me on the bed, tied my ankles to the bed legs, and you placed me like that, spread open, with my nose in the pillow, and my behind raised up on a cushion placed under my belly. Then, you took a cane and whipped my ass. I cursed you, I damned you, your ancestors and your descendents….

Anne, you know me now. Such a thing would never even enter my mind…

I saw him squirming on his bar stool, trying to get comfortable. I concluded that my little story, entering his mind, had had an effect. Looking down, with a false, prudish look, I continued.

— Tut tut tut. That’s not all. After a while, you left me like that, alone, sobbing, in that humiliating position, before coming back with some friends, I don’t know how many, but all as nasty as you. They smelled of sweat and cigarettes, they spit on their cocks when they got them out of their flies as they got hard while they laughed and you, you told they what to do, said to them “come on, fuck her up the ass” or “She’s going to suck you like a Goddess”. And that’s what I did, they worked me over one after the other, in the orifice of their choice, made me grind my teeth, made the bed squeak and groan…They didn’t give a damn about dipping their manhood into their buddies’ cum, even when they all made me taste it, until the flavors got mixed together and became one…

I raised my eyes. Beads of sweat had appeared on his forehead. His hand trembled. Finally, he was ripe.

— How could you think like that about me? I admire and respect you, I tell you that all the time! Come up with me, I’ll prove it to you.

It was time to pluck the fruit.

— Listen to me, I’m not going to tell you twice. I want you to make my dreams come true.

Vous avez lue la «version améliorée» du Devoir? Voici la version originale, pour fins de comparaison.

* * *

Chaque année je me promets que ce sera la dernière. Je jure devant dieu et les hommes que je ne serai plus jamais le dindon de la farce grotesque de Hallmark, qu’on ne m’y prendra plus à participer à cette arnaque rose fluo qu’est la Saint-Valentin. Et portant, encore une fois, j’ai succombé. Prise de sueurs froides en regardant le calendrier, je me suis arrangée pour avoir un rendez-vous le soir du 14 février. Vous viendrez ensuite me raconter que le libre-arbitre est autre chose qu’une chimère.

J’ai donc réactivé en soupirant mon compte sur Okcupid dans l’espoir un peu fou de me trouver une date pas trop pitoyable, qui s’est présentée en la personne d’un certain Mathieu de Masson-Angers. Ses messages étaient exempts de fautes d’orthographe, alors je me suis dit qu’il méritait une chance. Je l’ai donc laissé choisir le restaurant où il m’attendait, à la date et à l’heure dite, une rose à la main. Sa photo de profil ne mentait pas : il avait la trentaine dégarnie du toupet et bien garnie du bide, le complet d’un correspondant parlementaire et le sourire 3D White. Quant à sa conversation, elle était aussi intéressante qu’une soirée passée à zapper entre des info-pubs et des reprises du Jour du Seigneur. De l’entrée au dessert, il a été pédant, satisfait de lui-même – et à la fin, carrément insupportable.

Alors qu’il finissait de gober sa crème caramel en parlant la bouche pleine, je me suis dit qu’il fallait que je saute de ce navire en perdition. J’ai donc ramassé ce qui me restait de dignité et je me suis levée. Me voyant faire, il a bredouillé :

— Euh… Anne ? Tu…

— Je pars, mais je dois d’abord faire un arrêt au petit coin. Ça te dirait de m’accompagner ?

Il est devenu soudainement pâle comme un drap.

— C’est que… je ne fais jamais l’amour au premier rendez-vous.

— D’accord, mais baiser au dernier, pas d’objections ?

Il était trop tétanisé pour répondre. J’ai donc fait quelque pas en direction des toilettes ; quand je me suis retournée, j’ai vu qu’il laissait des billets sur la table en tentant de camoufler la bosse dans son pantalon. Lorsqu’il a poussé la porte, je retouchais mon rouge à lèvres, penchée au-dessus du lavabo. Il s’est approché, hésitant. Je l’ai attrapé par la cravate et l’ai entraîné dans une cabine. Nous nous sommes embrassés avec empressement et j’ai défait sa ceinture pendant qu’il s’escrimait avec les boutons de mon chemisier. Dès que sa bite s’est pointée de son caleçon, ce fut trop pour lui : il a éjaculé à grands traits en éclaboussant ma jupe.

— Anne je m’excuse, c’était juste trop… euh… tu sais… a-t-il bredouillé, d’un air franchement contrit.

— Ça va, ne t’inquiète pas, c’était une mauvaise idée.

Il s’est rebraguetté à la hâte et a fui sans demander son reste (ou mon numéro de téléphone). Encore une Saint-Valentin qui tournait en poisson d’avril.

* * *

Je suis donc retournée dans mon demi-sous-sol en soupirant, car je savais exactement ce qui m’y attendait.

En ouvrant ma porte, j’ai d’abord aperçu, alanguie sur mon fauteuil préféré, une rousse filiforme à la peau laiteuse constellée de taches de rousseur. Elle avait les cuisses largement écartées et se taquinc8ait le clito avec ma brosse à dents vibrante. Il faudra d’ailleurs que je pense à la remplacer. Juste à côté, un homme incroyablement poilu et obèse portant une cagoule rose en latex se faisait fister jusqu’au milieu de l’avant-bras par un minet au au regard angélique. Sur le divan, une beauté sombre au bord de l’apoplexie allaitait deux barbus rondouillards et bandants qui semblaient enfin avoir trouvé leur bonheur. Le tout dans une pénombre fleurant le fauve et remplie par les cris de ménade des partouzeurs.

Dans la cuisine, il y avait la dame de la bibliothèque qui léchait la fente recouverte de crème fouettée de ma conseillère municipale. C’est bon de constater de visu à quoi servent nos taxes foncières. À côté d’elles, un échalas se branlait en sacrant comme un humoriste de la relève. Préférant ne pas rester au premier rang (pour ne pas me faire arroser), j’ai enjambé tant bien que mal les corps enlacés qui encombraient le couloir pour me rendre jusqu’à la porte entrouverte de ma chambre.

Au son des craquements du lit et des halètements, j’ai su que j’allais surprendre Jessica, mon amoureuse, en pleine séance de pince-mi pince-moi. Je n’ai pas été déçue : elle était couchée sur le dos au sommet d’un monticule d’oreillers et se faisait fourgonner la voie sodomique par le camelot du Devoir. De chaque côté d’elle, le voisin d’en haut et celui d’en face relevaient ses genoux pour faciliter la pénétration. Le visage de Jess était écarlate et luisant se sueur; de sa bouche crispée sortait une série de cris en staccato, entrecoupés de hoquets étouffés. Autour du lit, une demi-douzaine de quidams à poil zieutaient la scène et attendaient sagement leur tour. Ils se polissaient nonchalamment la trique en échangeant propos grivois et épithètes fleuries.

Jess a joui lorsque je me suis arrivée près du lit. Retenue fermement par mes deux voisins, elle s’est tordue de plaisir, le dos voûté, dans une longue plainte hululante.  Elle s’est ensuite effondrée, entraînant avec elle ses camarades de jeu pour former un tas informe de chair collante et repue. Je me suis approchée d’elle et, dégageant de mon index les cheveux humides de son front, je lui ai susurré à l’oreille :

— Allô ma chérie, je suis de retour.

Elle a ouvert les yeux et m’a souri faiblement, puis, après avoir repris son souffle, a annoncé à la ronde :

— Ok tout le monde. Pause pipi !

Les mâles ont un peu ronchonné, mais l’ont quand même aidé à se relever. Elle s’est rendue en claudiquant à la salle de bain où elle m’a fait une bise aussi tendre que parfumée de foutre avant de me demander :

— Alors, mon amour, le grand rendez-vous romantique ? Ça s’est bien passé ?

— Pas trop. Il était ennuyeux comme la pluie et éjaculateur précoce par-dessus le marché.

Elle a fait cette moue boudeuse qui me fait toujours craquer et, toute de miel, m’a dit :

— Ne t’en fais pas, trésor, tu vas finir par le rencontrer, le prince charmant qui t’amènera sur son blanc destrier souper chez ta mère.

Le cœur qui chavire et une larme au coin de l’œil, je l’ai embrassée de nouveau, avant de lui dire :

— Ma chérie, c’est vraiment toi la dernière des romantiques.

C’était un jeudi après-midi comme les autres. Comme à mon habitude, je me beurrais nonchalamment le muffin en regardant de la pr0rn mongole sur YourtePorn quand Anne, ma charmante (et homonyme) éditrice au Remue-ménage m’a contactée sur Fessebouc avec un message qui a immédiatement titillé mon intérêt – comme si j’étais quelqu’un qui avait besoin d’être titillée, hein.

«Y’a une demande un peu particulière qui vient d’arriver… qui ferait de toi une véritable star interplanétaire.»

Je n’ai pas vraiment envie d’être une star sur la Terre, mais comment résister à la perspective d’en devenir une sur Uranus? J’ai donc répondu :

«Le pape veut que je chante Une colombe au Stade ?»

Et bien non, c’était beaucoup, beaucoup plus étrange que cela – et pas mal moins glamour, aussi. La personne responsable du cahier Livres du journal Le Devoir que je ne nommerai pas (appelons-la Catherine) me sollicitait, via mon éditrice, pour que je lui écrive un texte de la Saint-Valentin qui «idéalement ferait faire une crise cardiaque aux lecteurs du journal, mais sans les faire crever.»

Peut-être que vous êtes un lecteur ou une lectrice du Devoir et que, par conséquent, vous savez exactement quel est le niveau de tolérance à la ribauderie de cette crowd. Moi, par contre, je suis si blasée que contempler un chanoine se faire joyeusement trousser à répétition par une troupe de boyscouts me fait au mieux réprimer poliment un bâillement. Dans ces conditions, comment éviter que l’infarctus ne soit létal ? Il fallait que je teste la longueur de ma laisse. J’ai donc envoyé un Nimelle à la personne dont je tairai le nom (appelons-la Catherine) en lui disant : « Pour choquer le lectorat du Devoir, je pense qu’il faudrait que j’écrive une nouvelle BDSM gay mettant en scène René Lévesque et Claude Ryan », dans l’idée qu’elle pousse les hauts cris et me dise exactement ce que je peux et ne peux pas faire. Or, à peine quelques minutes plus tard, voici ce qu’elle m’a répondu :

«Je serais game, pour Ryan & compagnie. Et puis c’est le jour de sortie du film Fifty Shades of Grey. Il y aura assez de bluettes dans l’air, ne faites pas trop joli par pitié !»

Comme dirait Philippe Couillard, je venais de recevoir un mandat clair pour y aller à la hache.

La tentation fut forte de décrire comment Ryan aurait pu faire usage de la main de Dieu dans le fondement coquet et nicotiné de Lévesque, mais je ne suis pas femme à cracher sur les monuments sacrés de la nation – en tout cas, pas devant un public qui ne connaît pas mes manies de crottée anarchiste. Je me suis donc appliquée à rédiger un récit juste assez polisson pour effrayer les âmes sensibles, tout en restant dans les limites consensuelles de la bienséance post-révolution sexuelle. Pour dire les choses platement, je me suis fiée à ce que les Éditions TVA étaient capables de tolérer, à l’époque où elles daignaient encore me commander des petites histoires pour leur magazine de soft-porn. Pas descriptions trop détaillées. Les fluides corporels en quantité minimale. Pas de joual pour décrire les organes génitaux (je sais, ça sonne «complexe du colonisé», mais je vous jure que c’est un critère incontournable).

Lorsque la gentille responsable du cahier Livres que je ne nommerai pas (appelons-la Catherine) a reçu le texte, elle a eu l’air assez contente du résultat, bien qu’elle m’ait confiée que la scène de fist fuck et celle du camelot baiseur du Devoir dépasserait probablement les bornes. Après consultation avec ses patrons, le verdict fut tout autre : «Trop porno.» m’a-t-elle écrit, en ajoutant «Je sais, je sais, la limite entre le porno et l’érotique est floue, mais on me rétorque qu’on est un journal grand public.»

Libre de penser (lol)

Alors là, moi, je me suis vraiment mise à rigoler. Parce que :

  1. Anne, ma charmante éditrice anonyme, s’est mise à capoter en apprenant la nouvelle – et elle est tellement cute quand elle n’est pas contente.
  2. Distinguer pornographie et érotisme? ¸Êtes-vous sérieuse? Come on! Nous ne sommes plus en 1971, je pense que la discussion est close depuis un sacré bail. C’est la MÊME QUERISSE D’AFFAIRE, bordel !
  3. Si Le Devoir, cette petite feuille nationaliste vaguement progressiste et interlectuelle qui est sur le point de faire faillite depuis 1910 est grand public, alors le Journal de Montréal, c’est quoi? Un journal giga-public inter-planétaire – Uranus compris?
  4. Ryan qui fouette et encule Lévesque, c’est ok, mais de la crème fouettée sur la noune d’une conseillère municipale, ça ne l’est pas? Je me demande qui est la plus tordue d’entre nous, sans blague.
  5. N’aviez-vous pas une petite idée à qui vous avez demandé de « ne pas avoir peur de choquer » ? Je sais que je ne suis pas passée à Tout le monde en parle et que vous n’avez probablement pas eu le mémo, mais je ne suis pas Sœur Marie-Paule Ross, hein.

La journaliste que je ne nommerai pas (appelons-la Catherine), triste et déconfite, n’osait pas me demander de réécrire. Je la comprends : quelqu’un d’autre que moi (genre Sœur Marie-Paule Ross) l’aurait immédiatement envoyée se faire voir – ou pire, l’enjoindre de déguster un plat préparé par Christian Bégin. Or, je ne suis pas une artiste, une écrivaine ou – Satan m’en garde – une poétesse, moi. La littérâââture, je m’en branle. Elle n’a rien de sacré pour moi; en fait, absolument rien n’est sacré pour moi. Javelliser une nouvelle érotique pour ne pas faire bobo aux queneuils des lecteurs du Devoir, why not? L’occasion était trop belle pour publier la version originale de mon côté et inviter mes lectrices et lecteurs adorés de jouer au jeu des vingt différences. Et rire un peu, tant qu’à y être, de cette pauvre, pauvre élite intellectuelle québécoise, qui est si mal en point que je me sens mal d’y prendre autant de plaisir.

Comprenez-moi bien : si j’écris ce texte, ce n’est ni pour m’indigner de la censure, ni pour jouer les victimes, ni pour attirer la pitié, ni pour crier «Je suis Charlie» en brandissant dans mes mains ensanglantées le cadavre de mes libertés bafouées. Si vous croyez (sans rire) qu’il existe vraiment ici un droit à la libre expression naturel et inaliénable, je suis vraiment triste pour vous et votre douce naïveté. Tant qu’il y aura des propriétaires, les idées ne seront que des marchandises comme les autres et ce sont ceux qui les vendent – et qui ont les moyens de les acheter – qui auront toujours le dernier mot. Non, qu’on me refuse un texte rédigé exactement comme on me l’a commandé me semble «normal» dans le contexte social qui est celui dans lequel je suis condamnée à vivre. Ça fait partie de la proverbiale game. Et puis, franchement, je ne suis quand même pas une blogueuse saoudienne qui reçoit mille coups de fouet par tranches de cinquante coups hebdomadaires; ça, c’est plutôt ce que je pratique comme loisir dans l’intimité de mon foyer.

Si j’écris ce texte, c’est pour vous rappeler une banalité de base que moi-même j’avais depuis longtemps oubliée, isolée que j’étais dans ma bulle de radicalisme (et dans mon demi-sous-sol) : les mots de la sexualité, encore en 2015, restent puissants. Malgré tout ce qu’on en dit, malgré cette culture soi-disant hypersexuée, malgré la pr0n accessible gratos à toute heure du jour et de la nuit, malgré qu’ils existent dans la langue française depuis des siècles, malgré qu’ils soient restés les mêmes depuis des siècles, malgré qu’on les répète depuis des siècles et malgré que nous les ayons tous et toutes entendus mille fois depuis la cour d’école jusqu’à l’hospice, la puissance incroyable des mots cochons ne s’est pas encore émoussée. Ils brûlent encore la rétine et transpercent encore les tympans. Ils ont encore le pouvoir de remuer les sangs et de mettre le rouge au front.

Et ça, je dois vous avouer que ça me procure un indicible bonheur.

Dans la pornographie mainstream hétérosexuelle, l’éjaculation se fait normalement sur le visage, allez savoir pourquoi. Les pornocrates anglo-saxons ont donc dû inventer un mot pour décrire la pratique – rare et tordue – de l’éjaculation dans le vagin des médames (les enfants, n’essayez pas ça à la maison; utilisez un condom) et ce mot est cream pie. Évidemment, tarte à la crème, ça fait un peu tarte et beaucoup trop comédie burlesque, alors du haut de mon incontestable autorité morale, je suggère tartine comme traduction officielle et patentée, comme dans l’expression: «Il m’a bien tartinée de sauce blanche, ce salopard». J’espère que l’Office de la langue française est à l’écoute, hein.

Quoi qu’il en soit, nous avons un gagnant : Pierre C, qui en plus d’avoir été adoubé Grand chacal en rut du très Noble et Ancien Ordre Lubrique des Masturbatrices et Masturbateurs Compulsifs lors d’une cérémonie secrète tenue dans mon demi sous-sol, recevra une copie dédicacée du Carnet écarlate, le livre qui non seulement échappera au pilon, mais ira en réimpression, selon ma charmante éditrice (ouaou!). Tous les autres fieffés coquins et gourgandines qui m’ont fait parvenir la solution ont reçu une copie électronique de l’ouvrage.

On se revoit en février pour une autre grille débordant de crème chantilly !

— C’était pas mal, comme film. Pour une fois, je ne me suis pas ennuyée.

— « Pour une fois, je ne me suis pas endormie », tu veux dire.

— Je ne fais que reposer mes yeux.

— Une chose est certaine : tu ne te reposais pas les yeux pendant la scène où le gars donne une fessée à l’héroïne.

— Ouais… c’était rigolo.

— Rigolo ? Tu étais assise sur le bout de ton siège et tu dévorais l’écran des yeux. Sans en manquer une miette.

— Mais non.

— Je crois que tu as envie d’une fessée.

— Arrête ! Moi…vouloir une fessée ? T’es folle.

— À la façon que tu glousses en disant ça, je sais que tu penses le contraire.

— Je ne glousse pas, je pouffe.

— De nous deux, c’est moi la pouffe. En principe, c’est à moi de pouffer et à toi de glousser.

— Ha ha ha ! Tu es bête.

— Blague à part, je suis certaine que tu as envie que je te donne une bonne fessée.

— Ce n’est que notre deuxième rendez-vous, tout ce que nous avons fait, c’est nous embrasser et tu veux maintenant me donner une fessée ?

— Je crois que nous en sommes arrivées à cette étape de notre relation, ma toute belle.

* * *

— Alors ? Tu vas laisser choir cette jupe ou tu vas continuer à l’agiter devant mon museau comme un matador ?

— Il y a quelque chose que je dois d’abord t’avouer, Anne.

— Tu es hétérosexuelle ?

— Non. J’ai… un tatouage.

— Big Deal. Comme à peu près 95% de l’humanité. Laisse-moi voir…

— Il est sur ma fesse gauche.

— Voyons cela… HOLY SHIZZLE !Tatouage de Valérie

— C’est le portrait de Valérie, mon ex…

— Et aussi la mienne, en quelque sorte. Wow, c’est… criant de vérité.

— Quoi ? Vous avez… toutes les deux…?

— C’est une longue et vieille histoire.

— Elle ne m’a jamais parlée de toi, pourtant.

— Disons simplement que nous ne nous sommes pas quittées en très bons termes.

— Tiens, toi aussi?

— Elle a quand même réussi à te convaincre de te faire graver sa face sur la foufoune. C’est tout un exploit.

— Je suis sincèrement désolée… Je sais que le tatouage est moche, en plus. J’espère que ça ne te traumatise pas. J’avais peur de te le montrer.

— Tu sais quoi ? Je crois que c’est parfait.

— Parfait ?

— Oui. Tu as envie d’une fessée et j’ai quelques comptes à régler avec Valérie. On va pouvoir faire d’une pierre deux coups — peut-être même plusieurs coups, si tu le désires.

— Tu veux dire…

— Viens sur mes genoux.

— Oh… chérie.

— Alors ? Tu as été une vilaine fille ?

— Oui ! Et Valérie aussi !

[S’en suivent claquements, soupirs, cris et volupté. ]